78e Congrès de l'Acfas : L'anglais prend de la vigueur au Québec

Les immigrants doivent maîtriser l'anglais pour trouver un bon emploi

Ledevoir.com
Pauline Gravel
11 mai 2010

L’exode des anglophones hors du Québec est bel et bien terminé. On assiste maintenant à un revirement spectaculaire de la situation. Entre 2001 et 2006, la population anglophone de la région montréalaise a connu une croissance sans précédent dans l’histoire du Québec, tandis que la population francophone a quant à elle reculé. Le pouvoir d’attraction de l’anglais ne se dément pas, car la langue de Shakespeare est gage d’emploi intéressant et lucratif au Québec, même si la langue de la majorité y est pourtant le français.

Les données des recensements de 2001 et de 2006 montrent que la population de la région métropolitaine de Montréal ayant pour langue maternelle l’anglais a connu une croissance de 6,3 % — grâce à 20 000 nouveaux locuteurs — alors qu’elle déclinait depuis le milieu de la Révolution tranquille, la Crise d’octobre et l’élection d’un gouvernement souverainiste en ayant fait fuir plusieurs. Pendant ce temps, la population de langue maternelle française est demeurée stable. Ces données signifient en d’autres termes que le poids des francophones de langue maternelle française a perdu deux points de pourcentage (passant de 81 % de la population en 2001 à 79 % en 2006) en cinq ans. Le poids de la population dont la langue d’usage à la maison est le français a chuté sensiblement autant. Par contre, le poids des Québécois dont la langue parlée à la maison est l’anglais s’est élevé d’un demi-point de pourcentage, celui de ceux dont la langue maternelle est l’anglais est resté stable. «C’est du jamais vu!», a lancé Charles Castonguay de l’Université d’Ottawa lors d’une conférence présentée dans le cadre du congrès de l’Acfas, qui a lieu à Montréal. Le chercheur s’est interrogé sur les facteurs favorisant cette vitalité démographique de la population anglophone.

Chose certaine, la fécondité ne participe pas à cette remontée de l’usage de l’anglais, car, depuis une vingtaine d’années, les femmes de langue maternelle anglaise présentent la même fécondité — d’environ 1,48 enfant par femme — que les femmes de langue maternelle française. «Tout repose en fait sur le pouvoir d’attraction de l’anglais sur les allophones», avance M. Castonguay qui s’est spécialisé dans l’analyse de l’assimilation linguistique au Canada et au Québec. Les allophones ont une fécondité plus élevée que les populations francophones et anglophones d’accueil, mais les jeunes adultes allophones adoptent en plus grande partie l’anglais comme langue d’usage à la maison et transmettent cette langue à leurs enfants, explique le chercheur.

Comment explique-t-on ce plus grand pouvoir d’attraction de l’anglais par rapport au français auprès des immigrants allophones? Une enquête réalisée par Statistique Canada auprès d’une cohorte d’immigrants arrivés dans les années 2001-2002 a permis de constater qu’une bonne maîtrise de la langue anglaise favorisait une intégration plus rapide sur le marché du travail qu’une compétence équivalente en langue française. Et parmi les immigrants qui avaient décroché un emploi, la rémunération (salaire horaire moyen) qu’ils recevaient quatre ans après leur arrivée au Québec était meilleure s’ils parlaient bien l’anglais, tandis qu’une excellente maîtrise du français ne rapportait pas autant. En d’autres termes, «à compétences linguistiques égales, on note un avantage de l’anglais à la fois pour l’intégration sur le marché du travail et pour atteindre un meilleur niveau de rémunération», résume M. Castonguay.

«Il y a une inadéquation entre les politiques visant à sélectionner les immigrants en fonction de leur compétence en français et la réalité du statut du français sur le marché du travail, où il semble plus avantageux de connaître l’anglais pour décrocher un bon emploi bien rémunéré. Si on sélectionne les immigrants en fonction de leur compétence en français, il faut franciser la langue de travail, sinon les immigrants francophones continueront de pâtir de la situation, et ils se tourneront du côté de la langue qui leur apportera les meilleures opportunités», fait-il remarquer.

Les Maghrébins qui sont venus au Québec dans l’espoir d’améliorer leur sort pensaient pouvoir s’épanouir en français. Or, sur le marché du travail, ils se heurtent à un mur parce qu’ils ne parlent pas anglais, donne-t-il en exemple. «Une bonne maîtrise du français n’aide aucunement les immigrants à décrocher un bon emploi rémunérateur. Par contre, plus ils sont compétents en anglais, mieux ils seront rémunérés. Ce n’est pas logique. Il faut que le gouvernement ajuste ses flûtes. Si on veut que le français demeure la langue majoritaire au Québec, il faut agir dans le monde du travail, et il ne faut pas lésiner sur les moyens pour obliger les PME à franciser la langue de travail», martèle-t-il. D’autant que beaucoup d’immigrants décrochent leur premier emploi dans une petite entreprise et y acquièrent leur expérience.

«L’anglais n’est pas aussi nécessaire que cela dans le milieu de travail. Mais les comportements à l’heure actuelle sont tels que les francophones en présence d’un anglophone parlent anglais. Il faut changer ces comportements et il faut agir sur le statut symbolique des langues», poursuit M. Castonguay qui considère comme un véritable affront pour les Québécois francophones le fait que l’on accorde le droit de vote à un individu qui ne comprend pas le français, car «comment ce nouveau citoyen peut-il se tenir au courant de ce qui se passe? En tant qu’anglophone qui s’informe par le biais des médias anglophones et francophones, je constate que les mêmes sujets sont couverts de façon fort différente dans ces deux catégories de médias», souligne-t-il.

«Le gouvernement actuel n’essaie aucunement d’agir. Il a coupé les programmes de francisation. Il tient un discours pour la défense du français, mais ses actions sont contraires à la francisation», déplore-t-il tout en ajoutant que le gouvernement fédéral pourrait aussi faire beaucoup pour aider le français au Québec en modifiant sa loi sur la citoyenneté canadienne de manière à exiger une connaissance suffisante du français de la part des candidats à la citoyenneté canadienne qui sont domiciliés au Québec.

«Il faut faire passer aux nouveaux citoyens le message que le français est la langue commune de la société québécoise», conclut-il.

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