On slame avec Ivy

Franchise Action
© Ivan Bielinski, 2010

Le français au travail
Le français vaille que vaille
Le français dans les détails
Passe par le soupirail
Casse son bail
Pis ch’nail

EXIT

J’travaille à temps partiel dans un restaurant
Le gars des cuisines, lui, vient du Pakistan
Quand j’parle français
On dirait que j’l’effraie
2 œufs miroirs ça fait tout un effet
À juger mon reflet dans ses yeux
Alors les œufs
S’changent en EGGS
Sunny side up
Ensoleillés
Avec un sourire
C’est tout c’que ça lui prend pour les faire cuire

Dans l’resto, c’t’au maximum
On m’a b’en averti
Orders got to fly
Fait que ch’nail
Le français au travail

QQ’un m’a dit qu’y avait des comités
Implantés pour la francisation
50 employés et plus
Ça c’est tout un bonus
C’est rare qu’on soit autant
De clients
Dans mon restaurant

Parler pour parler
La langue c’tu si important ?
Ma langue est si lourde
Et parfois si gauche
Ça m’délivre quasiment
Qu’on m’embauche
Autrement
Dans la langue
Des angles
C’est vrai, parler
Parfois c’est compli_Qué_
Bécois quoi
À force de malentendus
On dirait qu’on finit par pu s’entendre

Ça s’rait si simple de parler avec le cœur
Mais c’est rarement la langue du labeur

Dans ce langage
Prime avant tout la raison
Faut Payer la maison
Et les factures en liasses
Tout est occasion
De sortir la piasse
Vous savez

Riche comme Crésus ou pauvre comme Job
On a toutt une petite ou b’en une grosse job
Un chèque aux deux semaines
Deux semaines d’été
T’es dans l’système pour y rester
C’t é_vident

Parler pour parler
Dans la langue de nos pères
Sauf votre respect, moi je l’espère
Mais dans les p’tits salaires
Salaire de quoi
Salaire minimum
On perd vite ses repères

L’important tu m’disais récemment
C’est de ramener l’oseille
Qu’on parle Cash ou argent
You know what ? c’est pareil

«J’leur parl’rai pas français
Avec tout c’que j’ai su’le coeur
D’un coup qu’y comprendraient…»

Plus l’temps passe
Plus la parlure
Se peinturlure
De fissures
Je sais b’en chu pas fier
C’est le laisser-faire
Qui lui fait la vie dure

Quand je pense à notre langue,
J’imagine un ours polaire
– Polaire vraiment
Échoué sur un morceau de banquise
Qui part à la dérive
C’est juste une question de temps…
Pis toutt autour
Y a des phoques
Des tas de fucks des Bugs
Des frogs des bucks
Y en a tellement

J’te parle pas de mon pakistanais
C’pakistanais dans son coin avec son anglais
Non moi j’te parle de la langue
la langue des jobeurs, des foremans,
le franglais sur l’côté svp man
comme une attaque de shiak
un ordre de toast
pis toast toi de d’là j’travaille chose
tu comprends pas l’français ?

Sans compter qu’ici on est capable
De faire l’impensable
Prendre une marche
Marcher sur la rue
Rencontrer des objectifs
Et des vendeurs agressifs
Arriver dans une belle place
Sauté une fuse
Pété une bolt
En lisant ventes de garage
Brocante
Quand tu y penses
C’est si beau : BROCANTE

On dit merci
On s’fait répondre bienvenue
Pis après on nous d’mande d’attendre
Un bon dix minutes

Quand j’entends tout ça
Les poils de mes oreilles se hérissent
Mes yeux s’plissent
Car je sens proche la fin

Des fois j’me dis
Parler pour parler
Parler français, c’est pas pour faire chic
C’est un droit qu’on a, un droit de réplique
Même si parfois faut montrer les gros bras
Tant d’années qu’on combat
Pour sortir du patois
La grammaire dans l’décor
Les mots qui font naufrage
Et le genre masculin/féminin
plus incertain
Encore
Que celui d’un passant dans l’Village
Aux p’tites heures du matin

Faudrait qu’j’’y jase à mon pakistanais
Lui faire comprendre
Qu’ici on a encore des comptes à rendre
Au passé
Qu’y faut lutter pour penser
Et trouver du temps
Pour lui communiquer
Notre feu
Notre rêve
Que tous les travailleurs prennent la relève
Et te chantent le même chant
Dans la langue des Francs
Oui, c’est ainsi qu’y font qu’on l’dise
Notre langue est surtout celle de la franchise

Gagner sa vie
En français c’est
Plus qu’une question de survie
C’est peut-être reconquérir
L’art de se dire
De se comprendre
De leur faire comprendre
Aux autres
Qu’il s’agit d’un choix
De Confiance et de fierté
Que cette langue ne supporte pas les idées arrêtées
Ni la fatalité De la minorité
Ce n’est pas une affaire de sang
Mais de sens

Ce n’est pas pour l’histoire
Mais avec les mots courants
Que se prépare la victoire
D’une nation riche en magie
En imagination
En humour
Ou le talon de la règle
Sera pour toujours
Celle de l’exception.