Travailler en français : Collaboration spéciale

Shimbi K. Katchelewa est éditeur en chef du magazine Vents Croisés et collabore, à l’occasion, au Monde Ouvrier. Il est originaire du Congo-Kinshasa.

Le temps d’un rêve
À mon arrivée au Québec en 1989, j’ai cru qu’il suffisait de décrocher un emploi auprès d’un propriétaire francophone, au milieu des employés en majorité francophones pour pouvoir travailler en français : recevoir les instructions en français, poser des questions à l’employeur en français, utiliser des outils de travail conçus pour un travailleur francophone. Je m’attendais à ce que tous mes collègues de travail francophones m’encouragent à parler en français, que la langue dans laquelle on me demande mon origine soit d’abord le français. Je m’attendais à ce que l’on considère le français comme la première langue que j’ai à apprendre si ce n’était déjà fait.
J’ai vite déchanté! Même après des mois de labeur à son service et que je lui ai répété plusieurs fois mon origine congolaise, mon premier employeur, un imprimeur professionnel de vieille souche québécoise, n’a jamais évité de me parler en anglais. Pire, il le faisait comme pour se rapprocher plus de moi, il croyait me parler plus intimement en utilisant l’anglais. Seule la faiblesse de mon anglais l’a souvent obligé de revenir au français. Je crois qu’il me trouvait un peu trop ordinaire.

Si je n’étais pas déjà francophone, je me demande si j’aurais compris que le français est une langue que je dois apprendre et qui peut me procurer un bonheur au travail comme à la maison.

Les employés ont-ils toujours le choix?
Au début des années 90, je n’ai pas manqué d’envier mes collègues qui parlaient anglais. Comme quand j’ai travaillé à cette compagnie de sérigraphie au coin des rues Rouen et Théodore à Montréal. Mon contre-maître qui connaissait presque tous les accents de l’anglais états-unien était la seule personne compétente pour parler avec un agent marketing d’ICC Chemical Corporation, une compagnie chimique américaine, qui venait nous vendre de nouveaux produits de décapage des écrans.

Notre compagnie venait aussi d’acquérir de nouveaux équipements des États-Unis; il fallait lire les livres en anglais pour leur mise en opération. Personne ne s’est demandé si des livres en français pouvaient être disponibles.

Les sérigraphes utilisaient beaucoup d’outils de travail. Mais combien d’entre eux pouvaient-ils nommer en français? J’ai encore en tête tous les noms anglais des outils et des couleurs, des anglicismes que nous utilisions : squeegees, dryer, sticker, le gun de nettoyage, les couleurs (white puff, silver, etc.). Nous disions également « backer » (pour imprimer le verso), shaker (pour secouer), etc.

C’est seulement aujourd’hui que je me demande pourquoi tous ces mots n’existaient pas dans le vocabulaire français des employés. Je pense que nous sommes tous un peu paresseux quand il s’agit de promouvoir la langue française comme une langue de travail. Nous nous laissons aller vers la facilité.

On peut se dire que les employés n’ont certainement pas le libre choix dans beaucoup de conditions. Certains travaillent dans des entreprises qui ne sont que des filiales des compagnies améri-caines. Comment voulez-vous qu’ils procèdent s’ils veulent accéder à un grade supérieur? Ils doivent pratiquer l’anglais, s’améliorer assez pour être capables de donner le rapport dans la langue que le patron états-unien est capable de lire. Mais je me pose une ques-tion à ce sujet : combien d’ouvriers ont réellement besoin de parler à un responsable à Londres ou à Boston. En réalité, une infime mino-rité d’ouvriers seulement a besoin d’utiliser l’anglais au travail.

14 ans après
Après avoir vécu au Québec près de 14 ans, j’ai l’impression que le français a tendance à s’imposer. C’est peut-être à mon niveau que le changement s’est opéré. Ayant réalisé que je ne peux plus vraiment vivre entièrement en anglais, même si j’ai dû apprendre cette langue, un certain instinct de survie aurait fait que je me sente mieux à militer pour la survie du français. Je suis venu avec l’espoir de fonctionner en français; je ne savais pas que j’avais à militer un jour pour la défense de la langue française au travail.

Ce qui m’étonne
Lors de mon dernier séjour à Yaoundé, j’ai été surpris par le niveau du français parlé au Cameroun. Les vendeuses d’oranges ou de « poissons braisés » au bord de la route, les paysans qui n’ont peut-être pas été à l’école, les serveuses dans des bars des quartiers même mal famés… tout le monde vous parle dans une langue impeccable, avec des expressions classiques du français moderne. Il n’y a pas que l’absence d’anglicismes qui frappe, le Cameroun est un pays bilingue : francophone à partir de la partie centrale en allant vers le sud et anglophone dans le nord. Huit personnes sur dix que j’ai entendu parler au niveau de la capitale m’ont impressionné par la richesse du vocabulaire et surtout par la rectitude gram-maticale de leur expression. Ironie : c’est en prenant l’appareil volant d’Air France pour le retour que j’ai renoué avec l’anglais. Les journaux disponibles à l’entrée étaient tous en langue anglaise. Ils étaient proposés en lecture aux Camerounais qui se rendaient à Paris. Peut-être une rupture de stock imprévue de journaux franco-phones a-t-elle été la cause?